Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.
Reprenant mes réflexions de juin dernier, je me propose d'examiner, toujours au regard de ce que j'ai observé en tant qu'enseignant, la (ou les) définition(s) de "l'intelligence" telle(s) qu'on les lit dans Le Banquet et Le Phèdre de Platon, auteur dont je reprends souvent la lecture et que j'ai souvent étudié (mais de façon limitée, bien sûr, en Collège) et cité avec mes élèves ". Et cela avant de rappeler ici, ainsi qu'annoncé en juin, quelques réflexions, souvent proposées aux élèves, sur les progrès matériels et moraux faits par l' humanité, depuis au moins sa période historique.
Tout d'abord une remarque, sans doute nécessaire : je ne retiendrai de Platon que ce qui m'a toujours paru fort et éclatant quand il aborde le problème du savoir, de la mémoire, de "l'intelligence" ; sans entrer dans une étude précise de ses théories, ce qui n'est absolument pas de ma compétence. Platon, qui est en fait un philosophe prolixe et complexe, a également l'avantage de soumettre sa pensée au dialogue contradictoire, qui évite de figer sans retour ses positions ; l'avantage aussi, lui comme Socrate se passionnant pour la pédagogie, d'offrir un éclairage varié, quoique fondamentalement identique pour les bases, sur la démarche cognitive, la façon d'appréhender le réel, la façon d'apprendre. Je veux rassurer donc : c'est le Platon clair et toujours moderne que j'utiliserai un peu ici, modestement et en assumant les limites de mes références au penseur grec ; limites dans lesquelles précisément je trouve une lumière, un appui dans la conception que j'ai, que j'ai donnée de "l'intelligence".
Oui, le capital biologique, à la naissance, du système neuronique du cerveau, permet d'accepter une différence possible dans le capital intellectuel de chacun ; mais, outre qu'il reste à prouver en quoi diffèrent les cerveaux normaux à la naissance, je rappelle donc que, selon moi, le potentiel intellectuel de tous les individus normaux est identique ; et que donc il n'est pas acceptable de parler d'intelligences différentes, mais de façons différentes dont ce capital identique a été développé et utilisé.
Chez Platon, à la lecture au moins du Banquet et du Phèdre, la réminiscence (faculté innée de se souvenir du monde provisoirement perdu de la Science et des Idées, bases constitutives du savoir) est le capital commun à tout un chacun, sur lequel peut, doit se développer (par l'éducation de la vie et des maîtres) son intelligence potentielle. Cette théorie de la réminiscence, selon laquelle on n'apprend rien mais qu'on ne fait que réapprendre ce que l'on savait déjà au fond de soi, de son âme supérieure, rend caduque la notion d'intelligence, qui seule permettrait, de façon inégalitaire (il y aurait les intelligents et ceux qui ne le sont pas), d'accéder au savoir, aux compétences, au rang social ... . C'est pourquoi, selon Platon (et je le pense avec lui), selon Diotime dans le Banquet et Phèdre dans le dialogue éponyme, l'Esprit, l'Ame (il est clair que j'admets avec Platon et tant d'autres l'existence de cette entité spirituelle, par rapport au corps, et que je la crois également immortelle, même si je n'ai aucun avis utile ici sur la nature, l'origine et le devenir de cette Ame-Esprit, individuelle ou universelle-collective) de tout être humain aspire sans cesse, avec amour, à la connaissance, au monde de la Science et des Idées, à l'Amour supérieur. Théorie, on le voit, extrêmement optimiste pour ce qui est des dispositions intellectuelles de chacun ; et belle de surcroît, le savoir étant présenté comme un appétit, un attrait, une soif inextinguibles.
Amour, connaissance et réminiscence (mémoire fondamentale innée, en quelque sorte) sont donc intimement liés dans cette conception enthousiasmante du savoir et de la connaissance (pour ne pas dire : épistémologie), et il n'est pas question d'intelligence plus ou moins grande sans qu'on y puisse quelque chose. Socrate d'ailleurs, dans les rues d'Athènes, chez ses interlocuteurs, montre qu'il accorde autant de crédit, pour avancer dans sa quête de lui-même et du savoir, à l'artisan qu'à l'écrivain (ainsi le comique Aristophane dans Le Banquet), au jeune qu'au vieillard ; chacun ayant la même capacité de faire avancer la discussion et la recherche. Quel regard d'optimisme et d'égalité fondamentale sur l'humanité ! Quel espoir en la démocratie de ce Ve siècle av.J.C. (malgré les fortes réticences de Platon - et du comique Aristophane - pour le régime démocratique, surtout quand ce régime aura condamné son maître et mentor, Socrate, à la mort) ! Quel regard lumineux sur la vie sociale et l'humanité, hors du temps, toujours vrai selon moi ! Pour Platon, " l'intelligence " c'est en fait le Nous (ou Noos, partie la plus haute, la plus divine de l'Ame), commun à tous, source du savoir véritable ; à côté de la volonté, du coeur et des désirs (ou passions), qui sont au Nous ce que le cheval est au cocher. Savoir et connaissance vont ensuite, par le renforcement de la capacité de réfléchir (que Platon nomme logisticon), d'accomplir au mieux la fonction propre de chacun, qui est le bien-vivre, le bonheur. Ainsi le bonheur n'est-il accessible que par la connaissance, qui seule donne accès à toutes les vertus nécessaires au bonheur - en premier la justice (concept qui mériterait un long développement : à chacun de chercher, c'est préférable) ; et cet homme ainsi réalisé, Platon l'appelle philosophe (on peut aujourd'hui l'appeler autrement, dès lors que l'on a compris : homme accompli, honnête homme, citoyen libre, individu pleinement réalisé ...). Comment ne pas reconnaître la séduction totale qu'a gardée pareille conception ?
Doctrine, conception de cet Amour Supérieur (fondement de la connaissance) identiques dans Le Banquet (notamment quand Socrate fait parler Diotime, une femme - mal connue en fait - de la ville de Mantinée) et dans Le Phèdre : les âmes humaines ont avant la vie incarnée contemplé le monde des Idées, de la Science, mais, entravées par les passions notamment, elles n'ont fait qu'entrevoir ce monde parfait avant la vie incarnée sur Terre. Une seule Idée, celle de la Beauté (au sens moral avant tout) a laissé dans les âmes un souvenir durable, qui permet la Réminiscence, à chaque occasion de la vie, de tous les autres savoirs. Pour donner un exemple simple : on n'apprend pas à nager, on redécouvre, on réapprend ce que l'on savait déjà, on se rappelle, on se remémore, grâce à cette quête du monde entrevue des Idées (le savoir suprême) sans cesse nourrie par la soif d'apprendre, par l'image de la Beauté inscrite à la naissance chez chacun d'entre nous.
Pour simplifier encore (comme je dus le faire, au risque de déformer, bien sûr, mais ce sont le risque et la nécessité de toute pédagogie qui s'adresse à des adolescents), et pour conclure cette fois, on n'apprend rien, on réapprend, on se souvient de ce qu'on savait déjà, et il faut des efforts évidemment, courage et patience au moins. Mais cela met chacun sur un pied d'égalité, et il n'est pas question d'une "intelligence" que certains auraient et d'autres non. Voilà ma position, telle que Platon l'a nourrie et confortée ; le débat est ouvert.