Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.
LETTRE OUVERTE A UN ADOLESCENT DE COLLEGE
Je te salue, adolescent, jeune homme, jeune fille déjà,
En toi je salue d'abord le même voyage, la même aventure
Qui nous lient sur un corps céleste
Lancé dans le mystère insondable de l'espace,
Une étrange aventure, difficile, mais si belle, toujours neuve, tu sais.
O toi l'adolescent que l'inconnu appelle,
Avide de justice, de respect, de savoir,
Sois toujours fier et modeste à la fois, exigeant en toutes choses,
Et de toi et des autres,
Solitaire parfois, car n'aie pas peur de cette solitude amie à laquelle nous condamnent
De fait la vraie recherche, l'étude, et dont elles se nourrissent d'ailleurs.
Toujours au fond de toi
Cherche la force, la lumière qui veulent jaillir,
Et cherche des vérités, non pas La Vérité,
Pour aller plus avant, pour aimer plus fort.
Sois heureuse et heureux pour tuer le malheur
Et pour aider ceux que la faiblesse, l'obscurité, le malheur accablent.
En toi-même toujours aime la connaissance
Qui est la grande joie pour l'homme sur la Terre,
Car la connaissance est amour comme l'amour est connaissance.
Car comme l'écrit le poète d'ici au visage d'écorce
La réalité est une donnée de l'imaginaire et inversement.
Et puis on n'apprend rien, on réapprend, c'est tout,
Dit le grand socratique : le savoir est en nous.
Ecoute cette force qui se lève en toi,
Etudie, n'aie pas peur, tu dois avoir confiance,
L'étude de la vie est la plus belle loi,
Sois le seul animal que grandit la conscience.
Il ne faut pas dire : crois ; il faut dire : lis.
La vraie lecture est un acte de liberté et de création.
O toi l'adolescent que l'inconnu appelle,
Sache que personne n'est venu sur Terre
Ni pour obéir, ni pour désobéir : ce sont deux actes contre nature.
Sache pourtant obéir quand il faut, désobéir quand il faut.
Il sera difficile de la savoir, mais tu apprendras, tu sauras.
Car obéir et désobéir sont deux grands plaisirs aussi,
Tu vois donc le danger, il te faudra combattre.
Et tuer chaque matin l'esclave qui sommeille en toi,
Et tuer chaque soir le maître qui sommeille en toi.
Tu es jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
Ce combat contre soi n’a pas besoin d’années.
Dans cette foule obscure aie la force de croire,
Sans combat, tu le sais, on triomphe sans gloire.
Jeune homme, jeune fille,
Comme fait le chaton du pissenlit en mai,
Léger et généreux se dispersant au vent,
Semez la vie, la force, aimez-vous pour aimer,
Aimez le gai savoir, cherchez toujours devant.
Aimez la liberté, de vous soyez seuls maîtres,
Modestes et fiers, sachez être et non pas paraître.
Par nature le désordre et l'ordre se mêlent,
Qui gouvernent la vie, d'abord désordonnée,
Souvent bien ordonnée, régulière, si belle ;
Mais l'ordre et le désordre par nature sont laids.
L'ordre écrase et tue, le désordre démolis,
Trouvez entre les deux, par l'étude appelez
L'équilibre fragile de la démocratie.
Tu es debout, ami, ta volonté est là, amie,
La main posée sur la table,
Le crayon glisse sur le papier,
Une chaîne brisée s'étale sur la feuille.
Ecris, n'aie pas peur, les mots sont à toi,
La beauté existe, elle t'attend sur le papier,
Conquiers-la,
Conquiers ta liberté,
Dis non au fer, désobéis,
Pour affirmer l'oiseau sans loi
Qui veut voler en toi.
Amie, tu peux monter là-haut,
Ami, tu es l'oiseau.
Et pourtant chaque jour, dans la vie, au collège,
Tu doutes, tu as peur, tu cherche ton chemin ;
Tu ris, pleures et te dis " Ai-je donc le droit, ai-je
L'âge requis pour faire ce que font les humains ?"
Eh bien ! adolescent, et jeune homme déjà,
Adolescente qui dès demain sera femme,
C'est vrai tu dois savoir accepter cette loi
Qui t'oblige à soumettre aux adultes ton âme.
Sois patient et sois forte, arme ta volonté,
C'est un temps nécessaire que tous avons connu.
Tu es debout, ami ; amie, aie ta fierté :
La victoire est au bout de ce parcours ardu.
L'impatience est normale, la peur toujours menace ;
L'essentiel est de les tuer, tu peux, tenace.
Etudie n'aie pas peur, tu dois avoir confiance,
Sois le seul animal que grandit la science.
Je te salue, ô toi, l'adolescent inquiet et si fort à la fois !
Je te salue, ô toi, jeune fille timide et maîtresse de toi !
Je te salue, j'ai eu beaucoup de joie à vivre avec toi,
A t'aider à devenir ce que tu étais déjà :
Celui qui veut l'amour, celle qui rêve de liberté.
Oui, ce fut bien dur pour toi,
Et pour moi, oui, ma foi.
Mais il ne faut rien regretter, ce qui fut devait être.
Va ton chemin maintenant, tu le peux.
Je pars, tu dois partir, ma pensée te suivra
Autant que je pourrai, nous verrons, tu verras.
Je te salue, mon frère, salut à toi, ma soeur,
Nous avons même sort, nous avons même coeur.
Va très loin, je m'en vais, nous allons sur la même route qui monte.
Amie, tu peux monter là haut,
Ami, tu es l'oiseau.
Copr.CRB. juin 2008
J'insère aujourd'hui dans mes lignes un texte que j'ai écrit pour mes élèves de Collège d'abord, avant de quitter définitivement mon poste (et pas mon goût d'enseigner, espérons ; le terme administratif retraite me déplaisant fort dans ce qu'il évoque trop souvent, et renvoyant pour moi à une Bérézina ou autres mortels exodes) ; texte en forme de "lettre ouverte", pour leur dire beaucoup l'espoir que j'ai toujours mis en eux, en leur force, en leurs capacités à toujours développer, et leur dire un peu ce qui me paraît le plus important dans la vie, dans les études et dans les choix fondamentaux qu'ils seraient conduits à faire. J'ai conçu cette lettre comme un "chant", si j'ose dire, une sorte de prose poétique, qui me permît à la fois d'être précis - j'espère ... - et volontairement métaphorique, ouvert au rêve de chacune des jeunes existences. Cette lettre a été distribuée en fin d'année scolaire à "mes" quelque 120 élèves de français, latin et grec ; plus ceux de l'atelier cinéma, dont j'étais responsable depuis plusieurs années, et d'autres qui, l'ayant su ou me connaissant, me l'ont demandée.