Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.
Je reprends le fil de mes propos du 17 septembre dernier sur l'enseignement d'Andromaque de Racine à des 3es. Bien sûr, Racine est difficile pour des collégiens, mais j'ai dit en quoi cette difficulté même, si on explique clairement les objectifs, si l'on ne brusque rien, est un moteur, une incitation même. Il faut donner l'exemple, c'est clair, de la lecture, de l'élucidation de l'intrigue, et conduire l'élève (volontaire surtout, puis choisi parmi les hésitants qui peuvent se révéler les plus habiles) pas à pas dans la même démarche. Des fiches mythologie, portraits, vocabulaire propre au XVIIe siècle, alexandrins remarqués ensemble, faites dans leur classeur, serviront à approcher les difficultés pour les apprivoiser ; et, à chaque étape décisive des entrevues Andromaque-Pyrrhus - qui régissent l'action intérieure et font la marche inéluctable vers la tragédie, c'est à dire la mort ou la destruction (la folie d'Oreste ici par exemple) - un bilan de l' action (et de ce qui dès lors est prévisible) est écrit. Pour cela, les élèves interviennent et proposent (le plus souvent par groupe de deux qui s'épaulent et se relaient), ma participation, dans la complexité des rapports amoureux, étant plus importante alors. Interpréter soi-même un long passage de la pièce, par coeur si possible, juste avec un souffleur, est un exemple apprécié et déterminant, pour Andromaque comme pour Le Cid. Les élèves accueillent avec joie cette façon de se donner, avec les risques, et ils sont prêts nombreux ensuite à se donner eux-mêmes, surtout dans une scène avec répliques. C'est l'occasion ainsi donner sa juste place, régulièrement, à la récitation, de la réhabiliter même contre les coupables dénonciateurs de cet ancien par coeur ... Je reparlerai plus tard, du reste, du rôle que j'ai toujours accordé, hors des modes et des consignes changeantes du Ministère et des inspecteurs, à la mémorisation, à la récitation.
Pour l'instant, je veux dire deux mots de l'approche socio-historique, et du lien facile et fructueux qu'Andromaque permet avec l'enseignement du grec. Parmi les travaux écrits proposés à la maison, l'un porte sur la recherche des sources, sur la genèse de la pièce. Travaux faisables par groupes de deux ou trois, sans problème, et qui sont vérifiés, amendés en cours. Les élèves, aujourd'hui, cherchent beaucoup sur internet ; ils aiment, tant mieux. Il faut juste (et ce n'est pas facile) le aider à chercher, à trier, à ne pas confondre dix pages imprimées d'un site et peu ou pas lues avec un vrai travail. D'où le grand intérêt, bien sûr, de consacrer en classe du temps à la méthode de recherche, ne serait-ce que pour leur montrer que le document livresque reste précieux ou irremplaçable. Il est aisé de diviser la classe, pour ces recherches, en trois ou quatre zones : les personnages dans la mythologie, les Andromaque (ou les écrits sur le même sujet) avant Racine (Homère, Euripide ...), la conception par Racine lui-même (et ce qu'il dit de sa pièce), par exemple. En classe, j'ai ensuite conduit moi-même, par écrit, sous une dictée assitée, un tableau du théâtre et de la tragédie en 1667. L'histoire littéraire, elle existe ! même pour des collégiens.
Dès lors, inévitablement, les auteurs antérieurs, les textes grecs sont rencontrés ; et Homère comme Euripide apparaissent vite pareils à des géants dont Racine se veut l'humble émule. Dès lors aussi, si l'on a dans sa classe des élèves hellénistes (et ce fut mon cas très souvent), on aborde aisément les textes grecs eux-mêmes (en très courts extraits bien sûr), présentés aux autres par les hellénistes. On apprend (c'est à poursuivre) combien la littérature grecque fut immense et rayonnnante C'est passionnant, ce sont des moments de vive satisfaction, pour le professeur et les élèves ; certains découvrant au moins, et c'est peut-être l'essentiel, que l'analyse de l'âme humaine, que les arts étaient aussi grands, ou plus grands il y a deux mille ans qu'aujourd'hui. Grande libération des esprits, qui apprennent de la sorte à se libérer de cette stupide croyance : le présent est toujours meilleur, car plus moderne, plus évolué, et le passé lointain ne mérite qu'une complaisante étude quelque peu attristée. Soyons modernes, voyons ! Et Dieu sait, n'est-ce pas ? si les horreurs matérielles et technologiques de notre dernier siècle donnent raison à ces contempteurs de l'Antiquité (qu'ils ignorent le plus souvent) !
Je développerai une autre fois la réussite que j'ai toujours constatée dans l'enseignement du grec en 4e et en 3e.