Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.
Oui, depuis que j'ai enseigné le grec au Collège - et cela depuis la rentrée scolaire de 1978 -, j'ai toujours constaté que les élèves, malgré leurs difficultés légitimes parfois ou malgré leur difficulté à intégrer convenablement le travail requis à ceux des autres matières, souvent plus importantes pour leur réussite, ont pris plaisir à cet enseignement ; et que, pour ma part, ce plaisir fut vif et incessant au cours des années. Je sais bien ce qu'il en est de moi d'abord. Le grec ancien, découvert en lycée - surtout avec un brillant professeur de seconde, M. Dulaurans -, puis continué en hypokhâgne (le professeur était passionné et pouvait improviser un discours dans cette langue !) et à la Faculté (là, je garde le souvenir ébloui, au moins, d'un cours sur Platon par M.Lacombrade et d'un autre très couru de thème grec par M.Orsini, un Corse qui roulait délicieusement les r et les rho avec une autorité de cardinal ...), fut pour moi une révélation et une joie permanente. Je me sentais toujours découvrant un incroyable trésor de pensée et de poésie, vivant, jeune, empli de leçons pour le présent ; celles du sculpteur philosophe d'Athènes d'abord, puis celles de L'Assemblée des femmes d'Aristophane, celles d'Oedipe chez Sophocle menant jusqu'au bout l'enquête qui le condamnera, celles de ... : la liste serait si longue ! Enfin, au Collège, dès que je pus, je fis envoyer au Rectorat et à l'Inspection une demi-douzaine de lettres de parents demandant l'ouverture de l'option au Lycée d'Ussel (il fallait commencer par lui), en dépit des réticences, grands yeux ouverts, et des moqueries à peine voilées de la chef d'établissemnt d'alors ... Ce fut accepté pour la rentrée 77, le Collège commencerait en 78. Nous avions gagné. Quel bonheur ! Il serait peut-être intéressant de parler de cette première année de cours de grec au Collège (il avait fallu accepter un 17-18 H peu orthodoxe et difficile pour les jeunes, mais eux comme moi avaient la foi), mais je préfère (aujourd'hui du moins) revenir à des années plus récentes au Collège.
De 78 à 2008, le grec fut enseigné sans interruption au Collège ; et sans interruption aussi, l'effectif allant de 6 (creux menaçant alors pour l'option) à 19 (effectif 3e de la rentrée 2005. Un groupe exemplaire, dans lequel certaines filles, certains garçons, et tous parfois, avaient une énergie, une envie de chercher et apprendre absolument fabuleuses, qui me font encore rêver, suscitent encore mon émotion, face à ma responsabilité et face à cette joie d'apprendre), avec une moyenne de 10-12. Même quand l'option ne fut plus possible qu'en 3e, à la rentrée 97, l'enthousiasme partagé ne faiblit pas. Oui, je dois un grand merci à ces élèves, qui me donnaient sans cesse le désir d'être meilleur et plus exigeant pour eux. Que de garçons déjà en quête d'eux-mêmes et du monde, avec fougue, dans les textes, même courts bien sûr, de Plutarque ou de Thucydide ! Que de filles aux regards illuminés, à la voix enflammée à la lecture de Sappho ou Jean Chrysostome ! Certains, certaines, que j'ai eus en classe cette dernière année scolaire pour moi de 2007-2008, se reconnaîtront, je pense ; et se souviendront, je le crois, de nos discussions, de nos enquêtes sur le sens de l'histoire, de la poésie, de la beauté ...., de nos rires. " Notre amour de la beauté ne nous amollit point ...", écrit Thucydide, faisant parler Périclès. C'était un programme déjà.
Je conclus pour aujourd'hui, en redisant qu'enseigner le grec, cette option si minoritaire malgré tout et pas toujours comprise ou bien acceptée par les .... adultes, fut pour moi une félicité que j'espère avoir fait partager ; une félicité que j'aimerais pouvoir faire renaître en enseignant encore la langue d'Homère et de Platon. Quoi qu'il en soit, je vous salue de tout mon coeur, garçons et jeunes filles (parfois si rebelles, délicieusement) hellénistes. Je pense à vous à tout jamais, vous jeunes esprits si vifs et tellement assoiffés des merveilles du savoir. Le savoir est amour, et l'amour sans doute - Banquet oblige - est le chemin lumineux du savoir.
J'ai tiré des satisfactions et des joies grandes aussi de l'enseignement du latin, et je revois avec émotion, regret souvent nombre des élèves, courageux et vifs, avec lesquels j'ai travaillé cette culture ; même si, je l'avoue sans fard, le grec m'a donné davantage de bonheur. C'est pourquoi je reparlerai plus tard du latin, installé depuis plus longtemps dans les options, avec les avantages et les inconvénients de cette aînesse.
Je donnerai quelques lignes bientôt sur deux autres sujets "pédagogiques" : la pédagogie à l'épreuve de ses propres enfants (mes deux filles en l'occurrence) , et celle que je viens de découvrir avec des adultes, en Catalogne, désireux d'apprendre le français.