Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.
Il ne m'a jamais paru souhaitable d'avoir mes propres enfants en classe, en l'occurrence mes deux filles, qui entrèrent au Collège respectivement en 1992 et 2000 : à la maison, nous pouvions parler de leur travail, de leurs problèmes, et elles pouvaient bénéficier de mon aide si elles le souhaitaient. Je fis part de ma préférence aux chefs d'établissement. Néanmoins, j'étais fortement attiré par la possibilité d'assurer moi-même leur formation en grec et (ou) latin, où le plaisir de leur faire passer ma passion pour ces langues (et la façon de les découvrir, de les aimer) me tentait beaucoup ; mais je ne trouvai pas convenable de distinguer de la sorte français et langues anciennes, et j'en restai à ma position.C'est ainsi que je n'eus jamais pour élève l'aînée ; mais la cadette se trouva dans la classe de 4e que j'avais alors. Le chef d'établissement me dit que, en fonction des options prises, il n'avait pas pu faire autrement, et je l'acceptai sans discuter, curieux finalement de cette expérience non recherchée , mais sachant qu'il me faudrait établir en accord avec ma fille un code de nos relations pendant les cours.
J'ai quelque regret maintenant, avec le recul nécessaire, de n'avoir pas été le professeur de grec de ma fille aînée, toujours pour la même raison : la joie que j'ai toujours partagée avec mes élèves hellénistes, et que je n'ai donc pu partager avec elle. C'est peut-être un regret égoïste, après tout, et cela n'eût sans doute rien changé à son parcours en collège, qui fut bon, souvent brillant. Pour elle, je me souviens notamment de sa rédaction (que j'ai conservée) sur un personnage préféré d'Andromaque, qu'elle devait analyser et faire aimer. Nous échangeâmes quelques idées, je donnai quelques conseils, mais elle rédigea seule une longue copie sur le sujet, qui étonna fort sa professeur (qui vint me faire des compliments enthousiastes) - laquelle lui mit 19/20 (note que pour ma part je ne donne jamais ; et je pourrai m'en expliquer) - , et qui me ravit moi-même par son aisance et la densité du contenu (pour une collégienne de 14 ans). Je crois que l'assurance que prit ma fille aînée en français (et qu'elle a gardée, avec un goût réel pour l'écriture) date réellement de cette période, sinon de cet événement. Je ne l'eus donc jamais comme élève, mais nous étions, sur son travail, sur ses découvertes, en échange permanent, toujours fructueusement je crois.
Et donc j'eus ma fille cadette en 4e, mais en français seulement. C'était ce que l'on appelle une "bonne classe", travailleuse et dynamique, avec notamment des filles fort à l'aise, capables d'interventions riches et organisées ; l'ambiance, comme on dit si vilainement, était excellente. Il fut convenu avec ma fille qu'elle me vouvoierait comme faisaient les autres (pour ma part j'ai toujours tutoyé les élèves), que je m'efforcerais de la traiter sans différence, même bien sûr pour les réprimandes éventuelles ; et il en fut ainsi, sans aucune difficulté. Ma fille cadette travaillait régulièrement, et de façon méthodique ; elle fut toujours dans le peloton de tête (sauf, c'est vrai, à l'oral, du fait de sa réserve naturelle, ou parce qu'elle ne voulait aps abuser, devant ses camarades, d'un dialogue avec moi), les devoirs techniques, comme la grammaire et l'orthographe facilitant la reconnaissance de son niveau ; et aucune fois je ne perçus l'ombre d'un doute ou d'un désaccord dans la classe pour ce qui aurait pu passer pour du favoritisme. L'année se déroula donc tranquillement, et j'étais heureux, au fond, d'avoir pu mettre ma pédagogie à l'épreuve de ma propre fille. D'autant que je la questionnai plusieurs fois sur ce qu'elle pensait de ma façon d'enseigner, du contenu de mes cours. Ma fille me répondit toujours avec une grande franchise, qui est restée une marque de son caractère, et elle put de la sorte me dire, avec des exemples précis, que je me montrais tout de même bien sévère parfois pour ce qui est de la discipline, ou que j'exigeais à l'occasion trop de mes jeunes adolescents. Je le reconnaissais, m'efforçant de m'expliquer, sans pour autant lui laisser penser que j'étais indiscutablement sûr de mes choix. A cette satisfaction s'en ajouta une autre, immense : dans les épreuves de Brevet Blanc que nous organisions tous les ans (dans les conditions de l'examen, avec un brassage total des copies à corriger), elle fut la major de la promotion, avec une moyenne luxueuse. Inutile de parler de ma fierté, d'autant (heureusement) que je ne corrigeai aucune de ses copies moi-même.
Voilà. L'expérience fut précieuse, et le souvenir de l'application, de l'envie d'apprendre de mes filles, de leur réussite est encore intact dans ma mémore ; et il reste un des meilleurs de ma vie de professeur. C'est un bonheur, une chance dont nous avons souvent parlé avec mon épouse.
Une prochaine fois, je parlerai donc, comme annoncé, de ma récente et passionnante expérience, en Espagne, de l'enseignement du français à des adultes déjà entrés dans le monde du travail.