Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.
J'ai donc, depuis l'an passé, eu le bonheur de pouvoir enseigner le français, pour la première fois, à des étrangers. Il s'est agi d' "Espagnols" (je mets des guillemets, je dirai plus tard pourquoi) ou d'immigrés, en Catalogne, près de Gérone, dans une Ecole privée de langues vivantes et de soutien scolaire aussi ; Ecole qui, là-bas, peut bénéficier de financements privés et publics à la fois, et qui assure, entre autres, des cours d'espagnol (ou castillan), de catalan, d'anglais,d'allemand et de français. J'ai pu donner quelques cours particuliers à des jeunes, mais surtout j'ai eu à assurer la formation en "français moyen", type relations commerciales, à des groupes d'adultes entre 20 et 40 ans environ. Cours de formation continue financés par la Generalitat (gouvernement élu de la Catalogne) pour des personnes exerçant un travail ou en attente d'emploi. Les cours avaient donc lieu après la journée de travail, entre 20 H et 22 H, et s'étalaient sur un peu plus de deux mois pour chaque groupe de 15 à 18 élèves.
La Directrice de l'Ecole a été un élément déterminant dans mon envie d'assumer cette tâche et dans ma décision. Il s'agit en effet d'une personne passionnée par les langues vivantes, ele-même professeur d'anglais et d'espagnol, entre autres. J'ai rapidement compris qu'elle mettait toute sa force, tout son temps à son travail, qu'elle accomplissait comme une véritable vocation ; d'autant qu'elle en tirait des revenus modestes, je compris, pour des heures vraiment nombreuses, des fonctions multiples et une lourde responsabilité. Son Ecole, du reste, jouissait d'une solide réputation, auprès des scolaires comme des adultes.. Enfin, francophone elle-même, elle m'a tout de suite expliqué quelle même estime elle avait pour le catalan et l'espagnol, sans cette priorité exclusive (et presque intolérante parfois - ou trop souvent) que beaucoup de Catalans affichent pour leur langue. Passion, énergie, amour de l'enseignement, tolérance, ouverture d'esprit, sans préjugés, aux autres cultures : je fus conquis.
L'horaire me demanda un réel changement dans mes habitudes de professeur, mais cela s'arrangea vite ; et faire une vingtaine de kilomètres aller-retour pour chaque séance de deux heures dans le décor côtier et urbain de la Catalogne du Nord, sur une belle route et au milieu des mille lumières de la nuit, fut en fait agréable ; d'autant qu'à ces heures la circulation est apaisée.
Mais c'est surtout la nouvelle expérience pédagogique qui fut pour moi une découverte stimulante, vivifiante et enrichissante. Le contact nécessaire avec les élèves - en dehors du cours proprement dit et pour résoudre un problème de communication, de compréhension - se faisait par le castillan (dénomination que j'ai employée le plus souvent à la place de : l'espagnol, pour ne pas froisser inutilemnt les catalans des groupes - à peu près 50% de l'effectif, les autres étant urugayen, cubain, russe, tchèque, argentin ....- , le catalan étant leur langue officielle dans l'ensemble des langues espagnoles, c'est à dire parlées en Espagne), que je parle suffisamment pour cela. Cependant, la consigne bien compréhensible est de parler français presque uniquement, malgré les difficultés évidentes, quitte à susciter des échanges entre élèves pour avancer, le bain intégral dans la langue que l'on veut apprendre étant toujours la meilleure solution. Et cela plaît, fait rire même souvent par les tâtonnements ou les erreurs inévitables ; et ces rires créaient un climat de détente, de confiance, bénéfique aux apprentissages d'abord et fort agréable ensuite, autant pour les apprenants que leur enseignant, bien novice en la matière (même si je crois avoir vite saisi les exigences d'une méthode français langue étrangère).
Oui, je compris vite, face au manuel d'enseignement utilisé, face au niveau de départ des élèves et face à leurs questions les plus fréquentes, qu'il me fallait oublier mes pratiques du français en Collège dans l'hexagone, et, en quelque sorte, réapprendre les bases, les mécanismes propres du français (particularités phonétiques, règles d'accentuation, utilisation spécifique des articles et des pronoms, ordre des mots dans la phrase simple, niveaux de langue ...) pour être à même de les transmettre. Et le plaisir fut grand, car, me semble-t-il, on ne découvre jamais autant sa propre langue (où brusquement rien n'est évident) que lorsqu'on se propose de la faire parler à des étrangers. Cette distanciation nécessaire, ce recul pour mieux voir les mécanismes m'ont procuré une vraie satisfaction, comme la joie enfantine de retrouver sa langue des petites classes, avec des exemples simples, des schémas explicatifs concrets, des dialogues de la vie de tous les jours. A cette joie, s'est mêlée sans cesse celle de tenter de faire connaître mieux la France, sa culture, ses modes de vie ; et j'avoue que le public se montra régulièrement réceptif,passionné, d'autant plus que nous prenions plaisir à comparer ces modes de vie avec ceux de la Catalogne, des pays de l'Est, de l'Argentine ...
De plus, établir un contact humain avec des adultes du monde entier (ou presque ...) représenta pour moi une fraîcheur et un agrément non seulement nouveaux mais immense ou inégalés. Je découvrais le bonheur d'échanger coutumes, pratiques de langue tout en enseignant ma langue maternelle ; et nous eûmes - en français impérativement ! - de nombreuses discussions aussi sur leur travail, leur vie, leur famille, autant qu'ils voulaient en parler.
Dans ces souvenirs récents, quelques adultes restent plus fortement attachés à ma mémoire. Ainsi une professeur argentine venue s'installer en Catalogne, d'un caractère ouvert et gai, cultivée, qui me fut d'un grand secours pour des comparaisons plus délicates avec le catillan ; ainsi aussi quatre frères et soeur catalans, menant une entreprise familiale de réparation et construction nautiques, et qui animèrent les cours de leur énergie continue et de leur humour ; ainsi aussi d'une jeune fille cubaine, qui me parla avec beaucoup de franchise et de couleur (et parfois sévèrement)de son île natale. Et je pourrais en nommer bien d'autres, tant je garde d'eux un souvenir positif, ému et reconnaissant à la fois.
Ce fut donc, je pense l'avoir fait comprendre un peu, une expérience belle et réjouissnate, une prolongation gratifiante de mes années d'enseignement en France ; et j'espère pouvoir poursuivre bientôt cette expérience dans un pays qui, au surplus, est cher à ma famille et à mon coeur.