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Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.

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Quand l'autorité du professeur est prise en défaut ...

                  Bien sûr, ainsi que je le disais en janvier dernier, l'autorité nécessaire, la maîtrise indispensable d'une classe peuvent rencontrer des obstacles fatals, malgré toute l'expérience acquise. En un mot, tout professeur peut échouer dans certains cas, face à certains élèves, et c'est alors la marche entière des cours qui est compromise. Je parlerai ici, comme conveu, de situations d'échec, disons-le, que j'ai vécues moi-même ; les trois qui sont restées le plus fortement inscrites dans ma mémoire.

             La première concernait une classe de 4e (les élèves ont entre 13 et 14 ans), que j'avais, comme on dit dans le métier, en français et latin, et dont j'étais le professeur principal, responsable donc de la gestion générale de la classe et des appréciations de synthèse en fin de trimestre. Il y a de cela plus de dix ans. Et c'est précisément au cours d'un bilan trimestriel, oral, que les choses se gâtèrent. Trop sûr de moi sans doute, j'invitai les élèves, dans un dialogue franc mais risqué, à me faire les reproches qu'ils voulaient, en matière de tenue de la classe, précisément, et de pédagogie également. La classe, d'ailleurs vive et active, se mit donc à faire des remarques, à me questionner, de plus en plus audacieusement, et surtout à critiquer crûment mes méthodes de travail. Je respectai le contrat, je laissai faire. C'est alors que trois ou quatre élèves, dont une fille particulièrement dévergondée et un garçon toujours soucieux d'être remarqué (faut dire qu'il était fils du chef d'établissement, lui-même bien vaniteux ...), se mirent à accuser sans aucune retenue désormais, la vitesse de mes cours, leur contenu inadapté, la mauvaise qualité de mes explications ... etc ; sans exemple vraiment précis du reste. Je tentai de les faire taire alors, exigeant des limites maintenant. Mais il était trop tard : la classe s'agitait fortement, rires et cris fusaient. Je dus, hélas ! me raidir, monter la voix, menacer sans ménagement. J'étais désappointé, humilié même presque d'être de la sorte débordé sur une voie que j'avais moi-même ouverte. Mon audace tournait au fiasco. Un lourd silence finit le cours, et il me fallut plusieurs jours pour reprendre la main et rétablir des échanges utiles. Oui, j'étais victime de ma confiance, et j'avais eu tort de croire que l'on peut laisser toute liberté d'expression à des élèves jugés intelligents (adjectif bien imprudent, je le sais, je m'en expliquerai peut-être une autre fois), comme s'ils allaient eux-mêmes s'imposer mesure et raison. Non, les élèves alors, je n'aurais jamais dû l'oublier, sont tentés par les extrêmes ; et les uns renchérissent sur les autres, jusqu'à l'inacceptable pour un professeur. Je crois que le premier coupable ce fut moi, coupable d'avoir, imprudemment, orgueilleusement aussi, ouvert la boîte de Pandore. Ce fut la seule et unique fois.

                             Les deux autres exemples sont d'un autre ordre ; il s'agit de cas individuels, non moins terribles pour l'équilibre du cours et de son indispensable sérénité ; au-delà des petites tensions, inévitables, utiles même parfois, qui toujours existent dans un rapport pédagogique, qui est rapport de force, qu'on le veuille ou non, ne serait-ce que la force d'un savoir qui désire se  transmettre à d'autres. 

                            Il s'est agi de deux élèves de 3e, qui avaient plus que l'âge moyen requis : le premier avait près de 16 ans ; le deuxième 17 ou 18, même s'il en déclarait officiellement moins. 

                             Le premier de ces 3es, annoncé par les collègues et l'administration comme un garçon remuant et perturbateur, se montra longtemps aimable et actif à l'oral, malgré une tendance à faire et dire des plaisanteries déplacées, qu'il me fallait reprendre ou censurer. Mais les choses se passaient assez bien. Vite, il manifesta ennui et impatience en cours, s'agita un peu plus, parla fort et de loin à des camarades ... Il fallait qu'on le remarque, je laissais faire (pour ne pas entrer dans son jeu) tant qu'il dérangeait peu et parvenait à s'arrêter à temps. Mais bientôt ce furent des coups échangés en entrant et sortant de classe, puis des boules de papier ou plastique lancées dans la classe. Je ne parvenais pas toujours à le prendre sur le fait, il agissait dans mon dos et arborait un sourire innocent et narquois. Je le punis cependant plusieurs fois. Rien n'y fit, il continuait de plus belle, et fut exclu des cours par moi et par d'autres collègues. Il savait réfléchir, ce qui plaidait en sa faveur et pour mon indulgence, mais il bâclait son travail, amusé de ses insuffisances. Ses parents, rencontrés en fin de trimestre, savaient tout cela et donnaient carte blanche pour sévir. Maintenant, malgré ma patience qui jouait sur l'affabilité et la dureté à la fois, il cherchait toujours plus pour troubler le cours. Le comble survint un jour que j'écrivais, de dos donc, au tableau. Juste me retournant, je perçus de lui la fin d'un geste de bras tendu avec un stylo à encre, et je compris. Des élèves, outrés, m'aidèrent à constater qu'il avait longuement projeté de l'encre sur mon pantalon. Mon indulgence raisonnée avait donc échoué. Le bon coup réussi par lui, et avoué, pouvait presque prêter à rire ; ce n'était pas souhaitable : il fut exclu des cours jusqu'à la fin de l'année qui approchait. Ses parents, très francs, attachants même, me firent un mot d'excuses et de désolation ... et me payèrent un pantalon neuf. En dépit de la sympathie que j'avais pour eux (et pour l'élève finalement), il fallait absolument qu'ils connussent un peu le prix d'un tel acte de vandalisme. Un jour, deux années plus tard, me croisant dans un commerce, il crut bon, comme assagi, de me rappeler, en le condamnant, son comportement. J'en pris acte, le saluai, sans m'attarder  sur des repentirs intéressants mais douteux (il en avait déjà usé), et de toute façon inutiles.    

                   Le dernier exemple concerne donc un élève âgé pour un Collège. Il venait d'Outre-mer, parlait bien inégalement le français (ce n'était vraiment pas un niveau de 3e), et, information prise, avait eu du mal et des problèmes à s'installer dans le cursus métropolitain. Grand de taille, beaucoup plus âgé donc que le reste de la classe, il tenait, je le vis et le compris en sa faveur, à jouer les adultes, à ne pas se plier à toutes les règles, si enfantines ! de la vie scolaire. Il bousculait, riait fort, parlait fort, interpelait où et quand bon lui semblait. Toutefois, il savait s'arrêter à temps et acceptait les rappels à l'ordre ; on pouvait continuer, malgré le temps qu'il me faisait perdre régulièrement en classe. Hélas ! déjà puni plusieurs fois à l'internat, il revenait sans cesse à ses habitudes de laisser-aller (sa liberté, disait-il) et de provocation. Il me tint tête plusieurs fois devant les autres élèves, me défia même de sa taille, du regard et de la voix. Fort déçu, car il voulait faire des progrès dans la langue française et savait aussi se montrer avenant à l'occasion, je dus, de force et ayant tenté vainement tous les apaisements, sévir avec force. Lourde punition écrite (qu'il me remit ...) et exclusion temporaire des cours (l'administration était disposée, le connaissant trop, à se montrer plus sévère encore). Il revint, sut se montrer souvent plus réservé, mais ne surmonta jamais ce dérèglement du comportement dû d'abord à la trop grande différence d'âge, puis à des habitudes prises ailleurs dont il était en fait victime. Des séances de remise à niveau en français, qu'il voulut suivre avec d'autres, me permirent de mieux gérer ses mauvaises tendances ... et de le supporter, sans autre drame, jusqu'à la fin de l'année scolaire.

                     Oui, je persiste à penser que l'essentiel de l'autorité que l'on se doit d'exercer avec des élèves s'apprend peu : on apprend en fait des solutions, on découvre des erreurs à ne plus commettre, mais pas l'exigence naturelle de maîtrise et autorité que l'on a ou non en soi. Ce qui donc n'empêche pas ni les difficultés ni les échecs, j'ai voulu le montrer ici ...

                    En la matière, Platon, dans La République, me paraît avoir écrit des mots définitifs, ou du moins toujours d'actualité : " Lorsque les pères s'habituent à laisser faire leurs enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les Lois parce qu'ils ne reconnaissent plus, au-dessus d'eux, l'autorité de rien et de personne, alors c'est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie." La République, VIII, 14 et 15, 400 av.J.C. .   

                    J'ai prévu de réfléchir à une définition de l'intelligence ; je veux parler aussi des niveaux de langue et de la langue que l'on peut ou doit utiliser avec des élèves ; puis des rencontres avec les adultes dans l'enseignement, parents d'élèves et élèves-adultes pour ce qui me concerne ; je dirai également mon expérience récente de cours particuliers de français pour des étrangers. Nous verrons.               

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