Décrire et partager mon expérience, mes réflexions sur les joies et les souffrances de l'enseignement. Dire et rechercher toujours ce qu'est le rapport élève-professeur, ce que sont la soif de connaissance et l'acte de transmettre cette connaissance, tels que je les ai connus et souhaite les connaître encore.
Oui, comme Alain, je pense que tous les hommes ont la même intelligence, c'est à dire la même capacité, au départ - en dehors de toute pathologie, de toute anormalité - , de réfléchir, d'accéder aux connaissances, de créer et concevoir. Je veux donc parler, ainsi que l'expliquent Socrate et ses interlocuteurs dans le Phèdre, Les Lois et La République notamment, de cette partie rationnelle de l'âme (appelée logistikon par Platon) qui, en se renforçant, permet d'accéder aux objets de la connaissance ; et, au bout, à la vertu, à l'accomplissement de soi dans le "bien vivre", au bonheur en fait.
Oui, expliquais-je régulièrement aux élèves, il n'est pas facile d'admettre que nous avons tous la même intelligence, comme nous avons tous deux mains, deux pieds ... ; et que donc, dans votre classe, malgré vos résultats scolaires différents, vous êtes tous aussi intelligents les uns que les autres. Et que cela vaut également pour la société dans son entier : celui qui, à Ussel par exemple, ramasse les poubelles est autant intelligent que le maire, qu'un médecin ou un ingénieur de la ville par exemple.
" Mais alors d'où viennent nos différences, le fait que l'un ait de bons résultats et que l'autre échoue en tout ? ", demandaient, entre autres, mes élèves. Eh bien !, comme dans la société, ces différences viennent des conditions d'éducation de chacun, de ses chances plus ou moins grandes, puis de son aptitude au travail, de son courage, de sa volonté. La plupart des bons élèves, comme on dit, avaient du mal, pour le moins, à admettre qu'ils n'étaient pas plus intelligents que les autres, supérieurs à eux par nature en quelque sorte. Et souvent, il me fallait reprendre des interventions du style : "Oh ! il n'est pas intelligent ...", ou : "Cette fille, qu'est-ce qu'elle est intelligente !" . "Non, disais-je, un tel est paresseux ou n'a jamais été encouragé à travailler chez lui ; une telle est avant tout persévérante, appliquée, ambitieuse ...". Je leur expliquais à cette occasion qu'ils ne m'entendraient pas user des termes intelligence et intelligent/-te pour qualifier un élève, et que je me les interdisais dans toute appréciation scolaire.
Oui, les élèves, les bons surtout, rechignaient à me croire, malgré mes arguments, se sentaient comme vexés même d'être aussi intelligents, et pas plus, que tel mauvais élève, tel cancre. Il me fallait alors les rassurer, et leur dire que cela n'enlevait rien, le plus souvent, à leur mérite, au contraire : je rendais ainsi hommage, ils devaient le considérer, au travail, à la capacité de travail, au courage, à la volonté, à l'honnêteté même qui font les vraies différences entre les élèves, et entre les hommes dans la vie d'ailleurs. Je leur donnais des exemples célèbres de ce courage, doublé du désintéressement en général : Périclès en Grèce, Cincinnatus et les Scipion à Rome ..., les grands chercheurs, les grands écrivains et compositeurs ... Courage, capacité de travail, désintéressement qui semblent se perdre aujourd'hui, la cupidité et l'amour de l'argent paraissant être les nouvelles vertus du monde ... Mais, si nous voulons que nos démocraties fonctionnent bien, il est indispensable, ajoutais-je, de redonner force à ces qualités, dans la famille d'abord, par l'éducation ensuite ... "J'espère, concluais-je provisoirement, que vous pourrez aborder ces sujets, ces questions en histoire ou plus tard dans les cours de philosophie".
Je crois, au-delà du choc que je provoquais en eux, au-delà de leur déception même, que je les encourageais à travailler avec plus de détermination encore ; et à considérer les autres, surtout les moins bons, les moins doués, d'un autre oeil, plus bienveillant, moins dangereusement hostile ou supérieur.
Je crois aussi que, au fond de moi, je tentais d'oeuvrer pour une société plus harmonieuse, moins agressive, où ces futurs citoyens penseraient moins (du tout, je n'y croyais pas) à écraser les autres de leur soi-disant supériorité, de leur argent. Sans doute me faisais-je des illusions, mais je pense avoir dans quelques esprits du moins semé une graine utile.
Parler d'intelligence peut mener loin, c'est clair ; et je n'ai ici qu'abordé le sujet, au travers de mon expérience d'enseignant. Sujet si essentiel qu'il m'arrivera sûrement d'en parler à nouveau dans ces pages.